Dessay Fiancailles

Cette semaine, une longue interview du superbe Philippe Cassard avant la sortie de son album de mélodies françaises avec Natalie Dessay, un avant-goût du sommeil de Max Richter, de l’archive avec Arvo Pärt, un rattrapage d’opéra concert conduit par Jérémie Rhorer, une bonne nouvelle et une surprise.

Philippe Cassard : «Le narcissisme m’insupporte de plus en plus»

Philippe Cassard, grande voix de la radio, grandes mains du piano, qu’on a écouté de l’autre côté du transistor des heures durant évoquer Schubert ou sur CD interpréter… Schubert, mais aussi Debussy, est un homme passionné. Il aime ce dont il parle et il aime en parler, le tout s’entretenant, et transformant de petits ruisseaux en de grandes rivières discursives dont l’auditeur écoute le cours tranquille grossir de syllabe en syllabe, comme le jeune Jean-Christophe observait le Rhin de sa fenêtre chez Rolland. De la soprano Natalie Dessay, Cassard dit : «C’est un petit bout de femme, une Bibi Fricotin, elle fait 30 kilos toute mouillée, mais c’est une pile électrique, une bête de scène.» Après un premier album Debussy en 2012, Dessay et Cassard sortent vendredi un nouveau disque frissonnant, Fiançailles pour rire (Erato), des mélodies françaises de Chausson, Chabrier, Duparc, Fauré et Poulenc.

Natalie Dessay et Philippe Cassard. (Photo Bernard Martinez)

Vous allez faire des récitals ?

Oui, une dizaine de dates jusqu’à fin novembre : Madrid, Londres, Vienne, Clermont-Ferrand, Saint-Pétersbourg, Massy, nous serons à Garnier le 11 octobre. Nous allons même à Kourou ! Nous avions fait deux petites tournées il y a deux ans, après le disque Debussy. Natalie était rétive et pas toujours ravie, même si sur scène elle était très à l’aise. Deux ans après, la confiance n’est pas la même et nous sommes très heureux d'entamer cette tournée. On va aussi faire de l’allemand, du Schubert, du Mendelssohn, c’est un beau programme. Nous travaillons beaucoup, avec gaieté. Nous écoutons aussi des disques, nous discutons. Nous avons procédé comme si c’était la suite du disque Debussy. Une histoire dont on tourne les pages.

A l’époque, Natalie avait décidé d’arrêter l’opéra, sans avoir balisé de chemin. Maintenant qu'elle se produit au théâtre, tout est plus clair dans sa tête. Pour ce qui est du chant, elle reste d’une maestria époustouflante. Elle se produit aussi avec Michel Legrand. Mais elle m’est très fidèle et ne me trompe pas, contrairement à Louise de Vilmorin avec les hommes de sa vie.

Vous n’avez pas enregistré de lieder sur le disque…

Ça va venir. Cela ne fait que quatre ans que nous travaillons ensemble. Il faut prendre le temps, roder les chansons sur scène, avoir une intonation parfaite. C’est une recherche longue que Natalie mène en toute humilité. Il y a deux ans, le baryton Wolfgang Holzmair nous avait donné des conseils quand nous avons commencé à faire des allemands. On avance, mais pour ce disque nous n’avions pas le quorum. Dans le prochain nous intégrerons des lieder. Mais nous ne le ferons que lorsque nous serons prêts et que nous aurons trouvé un thème, une ligne rouge dans leur choix.

Quelle est la ligne pour ces Fiançailles pour rire, mises à part des mélodies françaises ?

Je ne sais pas s’il y en a une. Aucun des textes ne peut laisser indifférent, déjà. Ils sont magnifiques. Le disque tourne aussi autour des poèmes de Louise de Vilmorin, une grande aristocrate qui est aussi «très leste» [il semble que Philippe Cassard ait employé un autre terme, que nous avons d’un commun accord décidé de couper, ndlr]. Pour une femme des années 30, c’était très courageux. Natalie est sensible à cette liberté, et cela se ressent, je crois, dans son interprétation. Pour Après un rêve, de Fauré, c’est la première fois qu’une artiste interprète cette rêverie érotique d’un homme. C’est subtil et suggestif. Le fil rouge, ce serait peut-être de la poésie suggestive d’amours contrariées, de vécus fantasmatiques. Des amours définies aussi selon l’époque, à la façon des tableaux de Gustave Moreau. Ou dans un style néo-ancien comme celui de Duparc, avec des traces de Faust, d’opéra romantique français.

Comment avez-vous choisi les lieder que vous interpréterez sur scène ?

Sur les 550 lieder de Schubert, j’ai éliminé ceux qui doivent être chantés par des hommes (à l’exception du Roi des aulnes), ceux qui ont des textes sans intérêt, notamment sur la nature, Natalie n’aime pas ce genre. Nous sommes arrivés à une short list de 15-20 lieder, nous avons alors choisi deux groupes de quatre, que nous avons assemblés avec un ordre particulier et un souci du contraste, il faut que tout puisse s’enchaîner. Le choix obéit à de nombreux critères et, sans faire de jeux de mots, Natalie a une voix prépondérante. Mais je suis très touché que ce que je lui propose trouve gré à ses oreilles. De mon côté, j’essaie d’adapter mon jeu à sa voix. Après ces quatre années de travail, je pense avoir trouvé un équilibre, savoir notamment quel volume ne pas dépasser. Avant qu’elle émette un son, je sais comment jouer dessous. Je la connais maintenant assez pour savoir comment elle respire, comment elle ponctue ou attaque.

Vous autorisez-vous des libertés dans l’interprétation ?

Pas du tout : nous avons un respect maniaque de ce qui est écrit. Et il faut tout faire pour que le public puisse comprendre le texte. Sur des notes aiguës, il est quasi-impossible de comprendre, mais nous faisons un effort. Natalie a toujours eu cette démarche de vérité : l’interprète doit servir le texte et les intentions subordonnées à la musique. Au début de notre collaboration, nous avons écouté les cours donnés par Michel Bouquet (en CD aux ed. Frémeaux). Il faut être au plus près. On n’a rien à ajouter. Il faut trouver la vérité dans les mots, rendre chaque virgule parlante, comprendre pourquoi deux mots sont inversés. Natalie n’est pas l’interprète des extravagances. Elle ne dit pas : «Tiens, si on faisait un effet là.» Le texte la domine. Pas de manière, pas d’affectation, mais une interprétation droite et honnête, directe. De mon côté, j’ai toujours défendu une certaine morale au piano. Le narcissisme m’insupporte de plus en plus.

Votre biographie de Schubert (Actes Sud) est inspirée et amoureuse. Vous comptez reprendre la plume ?

On m’a proposé d’écrire un livre sur Debussy, mais j’hésite. Ce serait pour 2018 et le centenaire de sa mort. Je l’avais commencé pour 2012 et le cent cinquantième anniversaire de sa naissance, mais je n’ai pas abouti. Je n’ai pas trouvé les clefs. Schubert, en un sens, c’était plus facile car il n’y a pas tant d’ouvrages que cela écrits en français sur ce compositeur. Alors que pour Debussy il y a toute une littérature, balisée par des ouvrages de compositeurs. Alfred Cortot, dans les interprètes, a aussi écrit sur Debussy. Je les ai beaucoup lus. Il faut que je trouve la force de m’en échapper. Mon angle sera forcément celui d’un interprète qui parle d’un compositeur. Encore faut-il avoir des choses à dire.

Natalie Dessay et Philippe Cassard, Fiançailles pour rire (Erato), sortie le 25 septembre.

En tournée, dates françaises : Clermont-Ferrand, Opéra (le 9 octobre); Paris, Opéra Garnier (le 11); Kourou (le 23); festival Notes d’Automne, salle des Bords de Marne (le 9 novembre); Massy, Opéra (le 13 novembre).


C’est pas du classique : «Sleep» de Max Richter

Max Richter. (Photo Rhys Frampton. Deutsche Grammophon)

«C’est ma berceuse personnelle pour un monde frénétique. Un manifeste pour un rythme de vie plus lent», c’est-à-dire en 40 bpm, grave. Le double album From Sleep du compositeur allemand Max Richter intrigue : c’est un best-of de Sleep, une œuvre de huit heures disponible depuis le 4 septembre sur iTunes ; c’est une musique «fonctionnelle» dont le but est de vous endormir ou de mieux vous faire dormir. «Je veux que les gens mettent l’album lorsqu’ils sont sur le point d’aller se coucher, pour qu’ils puissent l’entendre pendant leur sommeil», explique le post-minimaliste Richter qui finissait par ailleurs cet été de composer la musique de la 2saison de la série Leftovers.

Musicalement, From Sleep se love dans des progressions harmoniques mineures lentes, avec violoncelles, orgues, chantonnements, bourdons, pédales, rondes, boucles, bourdons, pédales, rondes, boucles, bourdons, pédales, rondes… tout y passe pour mieux assoupir les frénétiques que nous sommes. C’est relativement agréable, un peu plus construit que les musiques-au-mètre-pour-dormir disponibles sur YouTube. Assez nostalgique.

Pour le reste, le projet éveille une foule de questions : quel est l’intérêt de sortir un CD de deux heures quand l’œuvre qui en fait huit est accessible en ligne et téléchargeable ? L’œuvre a-t-elle besoin d’un objet pour exister ? Un disque à écouter quand on dort a-t-il la même valeur qu’un disque à écouter éveillé ? Même le pire des insomniaques s’endort au bout de huit heures, non ? Peut-on imaginer un site qui diffuserait en continu de la musique fonctionnelle où l’auditeur connecté n’aurait qu’à préciser ce qu’il fait (travail, transports…) pour avoir dans son casque un dopant instrumental idoine ? Il paraîtrait qu’une performance scénique est en discussion, que serait alors un concert de Sleep réussi : des gens qui dorment, des gens qui écoutent ?

Nous avons soumis quelques-unes de ces questions par écrit à Max Richter… qui en homme hors du temps devrait nous répondre la semaine prochaine. D’ici là, wait and sleep.

Max Richter, From Sleep (Deutsche Grammophon), version longue Sleep disponible sur iTunes.


L’archive : ça cloche quelque Pärt

Arvo Pärt a fêté le 11 septembre ses 80 ans («palju õnne sünnipäevaks», dit-on là-bas), et une série d’hommages sont organisés en septembre en Estonie, son pays natal, ainsi qu’en Lettonie. Pour ceux qui n’ont pas le temps de se rendre à la cathédrale de Riga le 26 septembre, le label ECM, dont Pärt est la tête de gondole du rayon musique contemporaine, propose un double CD best of d’enregistrements originaux : Musica Selecta. Ce n’est pas la première fois qu'ECM fait le coup puisqu’il avait déjà réédité pour les 75 ans du compositeur Tabula Rasa, œuvre fondatrice des «New Series» du label créée en 1984, et accompagnée d’un livre. (Photo Eric Marinitsch. ECM Records)

Ce double album blanc givré, aux ambiances d’automne pluvieux et produit par l’incontournable Manfred Eicher, permet de redécouvrir le son tintinnabuli. Avec ses doubles notes conjointes cheminant dans la neige pour un Für Alina friand de cloche spectrale. Ou avec le violon tendu arpégiatique furieusement carillonnant de Gidon Kremer pour le célèbre Fratres, Keith Jarrett l’accompagnant au piano. De jeunes classiques.

Arvo Pärt, Musica Selecta (ECM «New Series»)


Et le charme opéra : «l’Enlèvement» éclair au sérail

Lundi soir, au Théâtre des Champs-Elysées, Jérémie Rhorer(photo Yannick Coupannec) a pu conduire, avec son Cercle de l’Harmonie et l’Ensemble Aedes, un Enlèvement au sérail dégagé de toute contingence scénique et de Daech, dans une version de concert (avec Christopher Quest dans le rôle parlé et non chanté du Pacha qui remplaçait dans la version donnée à Aix un Tobias Moretti nasillard). Le résultat était vif, éclatant, décontracté, porté par un magnifique plateau féminin (Jane Archibald et Rachele Gilmore) et des messieurs un peu plus timorés dans la puissance mais à l’aise dans la présence (Norman Reinhardt, David Portillo et la basse Mischa Schelomanski).

Cette version a aussi donné l’occasion de poser les jalons d’un tempo enlevé et chevauchant pour le finale, un presto salvateur en phase avec ce moment de libération et d’amour retrouvé, exultant, alors que tant d’enregistrements, d’ensemble baroqueux mais pas que, font de ce dénouement un pensum insipide dégoulinant, triste, mou de la vie et de la foi en l’existence. Là, c'est rrrââââh... une jouissance du rythme qui emporte et élève. Le percussionniste Ray Barretto (rien à voir) disait qu'aux moments de transe il voyait une licorne. C'est un troupeau entier de ces bestiaux qui s'est éjecté du théâtre pour gambader avenue Montaigne, lundi 21 septembre sur les coups de 22h30.

Cette verve rafraîchissante est à retrouver le 28 novembre à 19 heures sur France Musique dans samedi soir à l’Opéra. Rendez-vous derrière le poste.


Bonne nouvelle

Les spectateurs qui avaient acheté leurs places pour le spectacle Balanchine-Robbins-Millepied du vendredi 25 au Palais Garnier, ainsi que pour la première de Moïse et Aaron le 20 octobre à Bastille, peuvent se réjouir : le syndicat FSU a retiré ses préavis de grève pour les deux dates, fait savoir l’Opéra de Paris. Le mouvement mené par les techniciens de plateau avait abouti à l’annulation des premières de Madame Butterfly et de Platée les 5 et 7 septembre. Les grévistes réclamaient une revalorisation de leur prime de modulation horaire et l’intégration de celle-ci à leur salaire. Les négociations sont toujours en cours.


Coda bonus: l’Opéra-Comique en travaux

(Photo Loïc Venance. AFP)

Fermé depuis la fin de saison et supposé rouvrir en janvier 2017, l’Opéra-Comique profite de cette longue année et demie pour…

1. Construire une scène. En effet, à la création du bâtiment, en 1714, les chanteurs avaient disposé des planches sur un ensemble de 48 tréteaux pour pouvoir se produire immédiatement devant le public. Trois cent un an plus tard, la direction a estimé qu’il fallait construire une scène digne de ce nom.

2. Exorciser la salle. De Carmen à Mélisande, tant d’héroïnes ont été créées sur cette scène qu’elles ont fini par hanter la salle Favart. Nombreux sont les témoignages de chanteurs se trouvant sous l’emprise d’un spectre qui les poussait soudain à chanter faux ou avoir un trou de mémoire.

3. Presque tout refaire. C’est-à-dire la ventilation, l’électricité, l’accessibilité des personnes à mobilité réduite, la refonte des bureaux des personnels… à croire que depuis les années 60 personne n’a fait entrer de perceuse dans l’établissement.

4. Tout refaire. En application d’un récent décret de rationalisation des salles de spectacle, le bâtiment va être démoli, puis reconstruit pierre à pierre à l’emplacement de l’Olympia, lequel reprendra sa place initiale. A la place de l’Opéra-comique, les Bouffes du nord démontées seront reconstruites pierre à pierre.

Réponse : 3. même une pâtisserie Opéra-Comique est mise en chantier.

Guillaume Tion

Parmi une discographie des plus riches, on peut s’étonner que Natalie Dessay n’ait enregistré son premier récital de mélodies, consacré à Claude Debussy, qu’en 2012. Accompagnée alors au piano par Philippe Cassard, c’est à nouveau avec lui qu’elle enregistre ces Fiançailles pour rire, du nom du recueil de mélodies de Francis Poulenc composé en 1939 sur des poèmes de Louise de Vilmorin. 

On découvre avec amusement une jaquette à l’esthétique rétro, où les pseudos fiançailles entre la soprano et le pianiste reçoivent la bénédiction d’un Laurent Naouri déguisé en curé pour l’occasion. Mais dans cette atmosphère badine où se ressent avec bonheur le plaisir de travailler ensemble, une belle complicité ne fait pas nécessairement un bon album.

De Fauré jusqu’à Duparc en passant par Chausson, la voix de Natalie Dessay a su conserver une sorte de beauté et de pureté originelles, comme au commencement du chant, dans ce passage de la voix blanche et séraphique de l’enfant de chœur à celle plus timbrée de la maturité qui vient d’éclore. A la langue française parfaitement intelligible s’ajoute une interprétation lyrique de la mélodie française qui résiste à cette tentation trop répandue de la réduire à une musique de salon. 

Toutefois, si haute et vaporeuse, cette voix semble parfois en peine d’offrir toute l’intention et l’investissement nécessaires à la mise en valeur de la musique comme de la prosodie. En particulier, l’écoute se fait des plus laborieuse lorsque point, tantôt subrepticement, tantôt de façon parfaitement assumée, le spectre du registre de variété. Aux nuances superbes de la voix, égarée dans d’impossibles pianissimi, cèdent malheureusement la récurrence de phrases détimbrées et avec beaucoup d'air, notamment pour pallier les faiblesses du registre médium. Parfois, ce sont même les aigus qui apparaissent étrangement poussifs, comme dans Chanson perpétuelle de Chausson, trahissant un surcroît d’effort face à des moyens vocaux manifestement insuffisants. 

Il est par ailleurs fort dommage que la prosodie soit exempte d’un véritable parti pris, chez Poulenc en particulier, où dans la poésie désinvolte et « gourmande » de Louise de Vilmorin sont censées jaillir ici et là d’incessantes correspondances phoniques. Dans les Fiançailles pour rire, « Mon cadavre est doux comme un gant » fourmille de ces subtils jeux de sonorités, et les accents attendus sur « gant », « glacé » ou encore sur « de mes yeux des cailloux… deux cailloux… dans mon visage » qui se suivent en cortège sonore demeurent inexistants, malgré les legato et glissando très expressifs sur « Et mes prunelles effacées ».

La recherche de répertoire par les interprètes peut sembler assez sommaire puisque l’album regroupe des mélodies pour la plupart fameuses et régulièrement gravées. La rencontre entre Natalie Dessay et Laurent Naouri sur Colloque est simple et attachante, et l’accompagnement de Philippe Cassard demeure irréprochable. L'énergie insufflée par le Quatuor Ébène permet enfin de donner remarquablement corps à la musique de Chausson, atténuant les faiblesses d’un chant passablement désincarné : entre le lyrique et la variété, Natalie Dessay va sans doute devoir choisir.

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